Mon amour pour le Japon et Tôkyô

Mon amour pour le Japon et Tôkyô

23 mars 2020

Article étonnant de 1947 sur Setsuko Hara "Mlle CHASTETE HARA est l'Edwige Feuillère du Japon"



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Voici un article de presse français de 1947, du journal L'intransigeant. Je l'ai trouvé amusant par ses réflexions sur le Japon, qui me semblent bien surannées, mais c'est aussi un article important car la très grande actrice japonaise Setsuko Hara, la muse de Ozu, donnait très peu d'interview et encore moins à la presse française. C'est donc une rareté :-)

A cette époque, l'actrice a 27 ans et elle est interviewée par le journaliste Merry BROMBERGER.


Scan de l'article. Attention, Setsuko Hara était bien plus belle en réalité que sur cette photo assez hideuse et certainement TRES TRES MAL reproduite! Setsuko était une femme de grande beauté, comment a-t-on pu laisser passer cette horreur?

CanalBlog Cinema Setsuko Hara Article 1947



Et sa transcription :-)

"Paris-presse, L’Intransigeant 11 juillet 1947

De notre envoyé spécial au Japon : Merry BROMBERGER

 

Mlle CHASTETE HARA est l'Edwige Feuillère du Japon.

Elle habite dans un quartier lointain de Tokio une petite maison très simple. Juste un bout de jardin offrant une perspective de forêt vierge, une mer du Japon en réduction, avec les îles, une cascade, quelques arbres nains qui ont 300 ou 400 ans chacun, deux lanternes de pierre de la taille d'un M.P. et un cerisier en fleurs : un vrai cerisier de cinéma, avec des fleurs doubles énormes attachées partout comme avec du ruban, qui ont l'air fausses et qui sont vraies.

On nous fit entrer dans une pièce vide. comme toutes les pièces japonaises, ne comportant pour tout ornement, dans une petite alcôve, que trois fleurs dans un vase. Un vieux monsieur parut, en kimono sombre, chauve ou le crâne rasé : mon guide japonais le complimenta longuement, comme il en avait le devoir, sur le bouquet et sur le vase. Le goût Japonais est fait d'extrême simplicité et de complication infinie. Un grand seigneur a laissé un nom dans l'histoire de l'art pour avoir eu trois objets, un tableau, un vase et un plateau qu'il n'exposait jamais que séparément.

Finalement, nous pûmes exprimer le désir de voir Mlle Chasteté Hara. le vieux monsieur parut tomber en syncope, tellement il s'inclina pour se confondre en excuses.

Nous avions peut-être rencontré sa fille, et nous avions eu la politesse de ne pas la reconnaître parce qu'elle revenait du marché. Mais il venait d'avoir l'idée stupide de la charger d'une commission à l'autre bout de Tokio. Trois changements à faire avec le métro. Elle ne rentrerait pas avant plusieurs heures. Il était absolument désespéré. Mais comme ils n'avaient pas de domestiques à la maison...

— L'honorable gentleman doit confondre, dis-je à mon cicerone tokiote, ou bien nous nous sommes trompés de maison. Je voudrais voir Mlle Setsuko Hara, la vedette de cinéma qui gagne deux millions par an.

Mon interprète parut extrêmement embarrassé. Il réfléchit longtemps avant de trouver une façon polie d'exprimer mon étonnement. La traduction excita chez le vieux monsieur une hilarité très vive.

Il retrouva finalement la force de parler

— Il dit que sa fille, traduisit l'interprète, jouit en effet de l'indulgence des spectateurs de cinéma. Mais, juste en ce moment. elle ne tourne pas et comme la famille est très nombreuse à la maison, Mlle Hara fait le marché et les courses de son père, quand elle a achevé son ménage.

 

Vamp sans homme

 

Quelques jours après, j'ai retrouvé Mlle Hara dans une salle de rédaction enfumée, à 4 heures du matin. C'était au studio, et il n'était pas plus de 3 heures de l'après-midi.

En tailleur, et maquillée à l'occidentale, elle tenait le rôle d'une journaliste.

Un grand cérémonial fut déployé pour que je lui fusse présenté.

Mlle Chasteté Hara est là timidité même, et accorde rarement des entretiens. Elle faisait une exception pour un journaliste français. Très confuse, elle passa son temps à rire de mes questions et à mettre la main retournée devant ses dents, qui sont pourtant admirables, en signe d'extrême embarras.

Mlle Hara est la vamp japonaise.

C'est la vamp sans hommes. Elle n'a jamais eu de « romance » comme ont dit ici. C'est une jeune fille très convenable, dans les très convenables studios de Tokio.

Elle n'a jamais embrassé un homme, ni pour son compte personnel, ni pour celui des spectateurs. Elle est contre cette manifestation inconvenante qui, même dans l'intimité, ne se fait pas et qui, jusqu'à la défaite, était interdite par la censure.

Lorsque déferlèrent au Japon les films américains — tous détestables d'ailleurs car pour Hollywood les écrans nippons, en l'absence de toute concurrence autorisée, peuvent supporter le pire — les metteurs en scène de Tokio pensèrent se mettre à la page en adoptant à leur tour les « happys ends » et les bouche-à-bouche. Le baiser arrivait en vainqueur dans les fourgons de l'étranger. Ils mirent leurs vedettes à l'école de la tendresse.

Le premier baiser japonais fut un événement.

Déjà les Nippons avalent vu les Américains, les Français les Allemands s'embraser sur la toile. Mais il s'agissait là de gens singuliers qui s'asseyent sur des chaises au lieu de se reposer confortablement sur leurs talons, étalent dans leurs intérieurs un mauvais goût outrancier en mettant partout des tableaux, des bouquets, des bibelots bref des Occidentaux. Mais des Japonais s'embrassant!... Les jeunes gens qui, pour faire la cour à des jeunes filles portant un tampon d'infirmière pour aller à l'université ou faire le marché, n'hésitent pas à porter un masque contre le rhume, en ébonite bourré d'ouate, trouvèrent ce contact buccal absolument contraire à l'hygiène élémentaire. Pour les autres, ce fut un scandale. Pis une incongruité.

Finalement, le baiser fit faillite. Et les cinéastes y renoncèrent.

— Peut-être dans quelques années, dit Mlle Hara en portant le dos de sa main devant sa bouche pour s'excuser d'esquisser une hypothèse aussi hardie, le baiser sera-t-il en vogue. Les soldats américains font beaucoup pour sa publicité. De nombreux jeunes gens les imitent et prétendent que ce n'est pas sans saveur. Dans tous les cas, le baiser ne convient pas à une jeune fille respectable, ni à une actrice japonaise actuelle.

— Et si l'on vous demandait de venir tourner en France, au risque de devoir vous laisser embrasser, que feriez-vous ?

Elle éclate de rire, met encore la main devant sa bouche :

— Je prendrais le premier avion !

Chasteté Hara est folle, en effet, de cinéma français. Ce n'est pas, pour l'occasion, une flatterie à mon amour-propre national. J'ai passé des soirées avec des metteurs en scène japonais, des acteurs. Tous ne jurent que par Paris, par Renoir, par Duvivier, René Clair, Edwige Feuillère, Françoise Rosay. La grande admiration de Mlle Hara, c'est Valentine Tessier, et ce n'est pas si sot. Elle est d'ailleurs, venue en France avant la guerre. Elle est allée à Hollywood. Elle trouve nos studios piteux et nos films admirables.

— Le cinéma japonais, dit-elle, n'a qu'un exemple à suivre : celui du cinéma français.

Il faut dire que les Japonais, qui sont furieusement sentimentaux, dont la littérature n'est que poésie et mélodrames, ne rêvent qu'amours impossibles, suicides dans les volcans, sacrifices aux parents tyranniques... La « happy-end » américaine, la « bonne fin », ne plait pas du tout aux spectateurs qui parlent en souriant de la mort de leur fils mais qui, dans l'ombre du cinéma ou du théâtre, usent des cahiers entiers de papier de sole, à se moucher et à étancher leurs larmes.

Mlle Hara a tourné 50 films. Elle n'a jamais joué un rôle de femme mariée. Il n'y a pas de drame au Japon avec les femmes mariées, parce que l'adultère est ici pratiquement inconnu. Ce n'est pas une question de morale à proprement parler. Il n'y a pas de morale au Japon. Le bien et le mal n'existent pas en soi. La propreté est une règle, mais non pas la pureté. Ce qui compte pour une femme c'est l'obéissance à son père d'abord, à son mari ensuite, à son fils plus tard, et toujours au qu'en dira-t-on, maître absolu de la vie sociale.

 

"Panpan girl" et sex-appeal


La femme qui trompe son mari est l'objet d'une telle réprobation, est exposée à des châtiments si sévères — et son complice avec elle — elle est, de surcroît, si sévèrement gardée par son entourage et ses devoirs de maîtresse de maison, que la possibilité d'une telle faute n'existe pratiquement pas pour elle. Si bien que la femme mariée n'est pas un personnage de théâtre et de cinéma.

Un des cas classiques du vieux théâtre japonais, que Mlle Hara a interprété plusieurs fois à l'écran, est celui de la pure jeune fille qui, pour sauver sa famille en difficulté, se vend, ou plus exactement se laisse vendre, comme « geisha » au célèbre quartier de Yoshiwara. Mais cette négociation se place sur un terrain métaphysique. La « geisha », au moins officiellement, n'est pas une fille perdue, Yoshiwara est un lieu où l'esprit a soufflé en même temps qu'y gémissait le plaisir. Et les parents qui trafiquaient de leurs filles n'étaient pas mal vus du tout. Ils sacrifiaient seulement à la nécessité, comme Agamemnon sacrifiait Iphigénie.

Aujourd'hui, la censure américaine a interdit ce genre de négoce sur la scène et sur l'écran, sinon dans la réalité. Elle estime que le sacrifice de la jeune fille est antidémocratique.

Mlle Chasteté ayant du renoncer aux rôles de « geisha » par nécessité familiale, rêve de jouer le rôle d'une panpan-girl, c’est-a-dire d'une honorable prostituée. Elle avoue cette ambition avec force mouvements de cachotterie. Elle ne sait pas toutefois si son père, qui lit les scénarios qu'elle doit interpréter. voudra bien donner son consentement. Ce ne sont pas les lauriers d'Arletty qui tentent Mlle Chasteté. La panpan-girl dont elle rêve sera très pudique. Depuis dix ans quelle tourne, elle n'a jamais montré aux spectateurs plus que son avant-bras.

Le sex-appeal est, en effet, inconnu au cinéma japonais. Les mêmes gens, hommes et femmes, qui n'éprouvent aucune honte à se montrer au bain public dans leur vérité, sont scandalisés par la jarretelle d'une ombre mouvante.

Je suis allé au cinéma ; on y projetait des films japonais. Des films sans adultère, sans sex-appeal, et qui ne s'achèvent pas sur des baisers. (Enfin !)

Mais pourquoi faut-il que les films japonais soient si ennuyeux ?

(Voir Paris-presse des 5, 6 ed 10 juillet )
Copyright 1947 Paris-presse et Merry Bromberger.
Mlle Setsuko Hara, la star japonaise n° 1, a dédicacé sa photographie aux lecteurs de « Paris-presse »."

 

Posté par David Yukio à 14:23 - Cinéma japonais - Permalien [#]